13 June 2012

Un Train pour la mémoire d'Aushwitz - Témoignage




Départ bien trop tôt, où la nuit ne faisait que commencer. J'attends mon premier voyage dans le noir, le début d'une grande aventure à 3h du matin sur un trottoir aux détours d'une place non loin de chez moi. J'ai froid, j'ai sommeil mais je suis prête. C'est avec courage que je fais un premier pas vers ce voyage à la mémoire d'Auschwitz, anxieuse de ne pas pouvoir même avec toute la volonté du monde, faire face.


Une voiture, puis un bus, le soleil qui nous réveille, la chaleur qui se fait ressentir à travers les vitres. L'Italie. Celle que je connais tant, celle que j'aime tant. Milan. Ville où est né ma première passion lorsque j'avais 4 ans, et qui m'a suivie depuis... lorsque je regardais l'orchestre symphonique de Milan a la télé pour le nouvel an en compagnie de Sandro et Christina.

Andrea et Simona - nos encadrants Italiens
A milan il fait chaud. Nous gagnons le quai 22 où notre train est déjà en gare, avec 800 personne amassée sur un bout de bitume. Ca parle italien, ça rigole, j'aperçois un collier de barbe qui m'est familier et je reconnais Andrea, qui essaie de gérer au mieux l'arrivée de tous les participants au voyage. Nous avons des sacs, nous avons chaud, il y a 70 ans leurs vies tenaient dans une valise et ils avaient froid dans l'âme.




Des curiosités, un autre pays. Du visuel, du design, de l'envie, de la vie. Se dégourdir les jambes avant le grand départ, le long départ pour la Pologne sous un soleil insistant.

Et les roues du train sans fin qui crissent alors qu'il parcourt ces premiers mètres, son premier kilomètre des 18 heures de voyage qui nous attend, bien confortables dans nos couchettes, avec nos paniers repas. Même destination, circonstances bien différentes, et déjà au bruit des rails je ressens un vide de désespoir. Un bruit si doux qui pourtant à mener tant à la mort.  


On se parle, on s'occupe, la proximité du compartiment délie les langues et attenu l'inconnu. On rit, on joue, on respire l'air italien bras aux fenêtres, on fait connaissance avec nos compagnons de cellule et on diagnostique le taux de ronflement auquel s'attendre. Miracle, la qualité du sommeil d'un train couchette n'a pas d'égal ! Moi et mon mal de tête on est plus là à partir de 20h on est ailleurs et c'est bien !



Le paysage a changé à mon réveil. Les fenêtres sont closes, le froid dehors est palpable. Pologne, nous sommes là. Cracovie n'est plus très loin, ça manque cruellement de café mais je me demande si je souhaite vraiment me réveiller. Vraiment. Le train s'arrête et le quai est inondé de jeunes, les guides essaient tous de crier plus fort les uns que les autres. Au brouhaha se même les "brrr" d'où sortent les écharpes et les gants, les parkas se ferment, le vent est glacial. Hop dans un bus et nous revoilà parti pour l'aventure, le centre historique de Cracovie. On rêve tous d'une douche mais ce n'est pas prévu avant le soir. On est tout de suite plongé dans le bain. Cracovie, le château, le quartier juif, le ghetto...  et ses chaises vides. Et déjà les images et des mots sont violents.






Et puis le lendemain, de bon matin, Auschwitz, son néant, son horreur, sa froideur. Il pleut, il fait froid, et j’ai honte de ressentir ça. Auschwitz, son vide si emplit de déshumanisation. Et Birkenau. L'immensité de l'horreur à une échelle tellement irréelle qu'elle fait peine à croire. Il n'y a pas de mot. Je me sens comme anesthésiée. Je ne réalise pas ou je refuse de croire. je regarde autour de moi et c'est comme si je ne comprenais pas où j'étais. Et dans un soucis d'humanité je me reproche presque de ne pas être plus touchée comme je l'aurais pensé. Je mets une telle distance de sécurité entre moi et cet environnement que j'ai même pas l'impression d'y être. Je me sens seule alors que je suis entourée de tas de groupes, de tas de gens. Trop de gens qui passent pour se rendre compte, et je me complais dans cette idée. Au final la journée fut longue, mais je ne me sens pas si touchée. Je suis déçue de ne pas avoir eu l'occasion de me recueillir pour mieux ressentir ... ou alors je n’ai tout simplement pas voulu. La minute de silence lors de la cérémonie n’a pas été bien suffisante. Pour moi tout ceci est une suite logique à mes visites du quartier Juif de Prague un mois plus tôt. Partout où je vais, il fait froid.





A notre départ je vois Andréa et Simona, qui attendent que le groupe se rassemble sur le côté de la route. On se regarde, je souris, je leur demande si ça va. Y a pas pire comme question dans ce moment-là et je trouve le moyen de la poser, je sais toujours pas pourquoi. Simona me sourit, Andréa la sert contre lui et elle me répond doucement que ça va en haussant les épaules. C’est pas ce que je voulais dire, c’est sorti tout seul, j’ai pas voulu dire ça.

Le soir arrive, je me mets cependant à remercier la vie pour ce lit douillet, pour cette douche chaude, pour... Maria. Maria, première bribe de chaleur qui me heurte en plein cœur alors que je l'aperçois dans son manteau rouge, au bord de la route. Je hurle, elle hurle, on hurle toute les deux, on se jette dans les bras l'une de l'autre et je pleure. C'est la première fois de la journée que je laisse un évènement ou une émotion m'atteindre avec sa chaleur de toute la journée. Je la sers fort, je veux partir loin d'ici, je lui prends la main et je la suis en courant pour traverser l’autoroute. Il fait froid, toujours, mais j’ai chaud avec elle. On marche bras dessus, bras dessous.        

 La soirée s’annonce alcoolisée et sucrée dans le quartier Juif de Cracovie. Je la suis… elle sait où elle va. On discute de ceci et cela : nos vies depuis qu’elle est partie, ce qui l’on devient, ce que j’ai vu. Le tout enchainer sur les coutumes et traditions polonaises car nous observons les gens autour de nous.
Il se fait tard. J’ai une conférence le lendemain matin. On saute dans un taxi qui la dépose à son hôtel et me ramène ensuite au mien, avec un câlin et un « à demain ».

Dernier jour. Levée tant bien que mal, petit déjeuner et direction le cinéma loué à l’occasion de la conférence. Le voyage est composé de 90% de jeunes, dont beaucoup de lycéens qui ont préparé pour l’occasion des mises en scène avec des témoignages, des débats, des monologues. Je suis calée dans mon siège et j’ai l’impression de réaliser soudainement où je suis et pourquoi. C’est un sentiment violent que de se « ramasser tout en pleine poire ».  Je ne me sens pas bien. J’écoute. Je m’étouffe. J’ai cette boule dans la poitrine qui me bouffe de l’intérieur. L’après coup. J’en pleure. 

 

Une fois sortie je file sous la pluie retrouver mon chaperon rouge, pour une soupe de de choucroute et des raviolis à la fraise : typiquement Polonais. On dirait que Cracovie m’accompagne, la pluie est diluvienne et les vents violents ont raison de mon parapluie et de mes vêtement. Sur la place principale, à chaque rafale se forment des vagues balayant les touristes et les passants. Cracovie gronde, tout comme moi. Cracovie boue et déborde, comme moi. 




Ce que j’ai vu, ce que j’ai ressenti … C’est horrible. C’est inhumain. C’est impensable. C’est d’autant plus impensable que c’était il y a moins d’un siècle. Et c’est effrayant de penser qu’il suffit d’un homme, un seul.
C’est bien souvent que l’on oublie de regarder dans nos passé pour ne pas recommencer nos erreurs. Le Rwanda, l’ex Yougoslavie, le Tibet, le Congo, l’Irak, le Darfour… un bilan post-nazi bien sombre.  Et dire qu’aujourd’hui on conteste et on discute encore de la définition du mot « génocide » politiquement correct. Wow…

Nous n’avons pas tous des grands parents qui ont vécu la guerre, les miens si. Mon grand-père était sourd d’une oreille à cause d’un obus tombé trop près de lui. Chose qui s’est perdue en France mais qui se fait encore dans les pays grandement militarisé, le moral des troupes au front était entretenu par les courriers des « marraines » de nos soldats. C’est comme ça que mes grands-parents se sont rencontrés et  nous voici deux générations plus loin avec moi. Mon grand-père ne m’a jamais parlé de la guerre en mal. Je comprenais pas pourquoi car les cours d’histoire nous donnait un aperçue très scolaire des événements. Mais je pense avoir compris maintenant. 

Cela n’empêche pas que j’ai souvenir de récits, autours d’un café, d’une amie Bosniaque réfugiée en France qui un jour rentra dans ma classe en parlant le français du mieux qu’elle pouvait. Et ces souvenirs si proches qu’elle me racontait… je m’en souviens encore.

J’ai mis deux mois à écrire tout ceci. Avant, je n’ai pas forcément trouvé les mots pour. Avant je n’en avais pas envie. Maintenant je ne suis plus submergée par l’horreur, je suis révoltée qu’elle puisse envahir qui que ce soit d’autre encore et encore dans le monde dans lequel on vit.  Curieusement, ce voyage a aussi ouvert des nombreux sujets de conversation autour de moi, et je me rends compte que même avec mes amis les plus proches, nous n’en n’avons jamais parlé… jusqu’à maintenant.

Même à reculons, et surtout si à reculons, nous avons en nous ce devoir… de mémoire.



Et pour ceux qui ne l'ont pas encore vu... voici mon témoignage en image.


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